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RIYĀḌ AL-UNS · DAR AL-HIRAF

As-Sadaqa

L’amitié entre pairs, ses devoirs, et la place que la maison lui laisse.

LE MOT

Sadaqa, suhba, ukhuwwa

L’arabe dispose de trois mots là où le français en emploie un seul, et la distinction gouverne tout le reste. La ṣuḥba est la compagnie, le fait de fréquenter quelqu’un et de partager ses heures, ce qui dans une maison de résidence est donné plutôt que choisi. L’ukhuwwa est la fraternité élective, celle que le Prophète institua à Médine en appariant chaque émigré de La Mecque à un homme de la ville, de sorte qu’un lien voulu vînt doubler le lien du sang. La ṣadāqa, enfin, est ce qui se construit entre deux hommes qui se sont reconnus et qui n’ont d’autre raison de se tenir ensemble que cette reconnaissance. Qu’on ne la confonde pas avec la ṣadaqa — la charité volontaire : l’homophonie trompe ; les diacritiques distinguent l’amitié fraternelle entre artisans du même rang de l’aumône.

La maison dit ṣuḥba pour la vie commune, qui s’organise, et ṣadāqa pour l’amitié, qui ne s’organise pas. Cette page traite de la seconde, parce que la première est déjà partout ailleurs sur ce site.

LES HUIT DEVOIRS

Ce que l’ami doit à l’ami

Le livre de référence existe, il est ancien et il est précis. Al-Ghazālī consacre à la question le quinzième livre de l’Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn, les Ādāb aṣ-ṣuḥba wa-l-muʿāshara, et il y énumère huit devoirs que l’ami doit à l’ami. On les lit d’ordinaire comme une morale ; ils se lisent mieux comme un règlement, puisqu’ils disent chacun un acte et non un sentiment.

Le bien (al-māl). Ouvrir sa bourse avant qu’on la demande, et selon le degré de l’amitié, jusqu’à ne plus distinguer ce qui est à soi de ce qui est à l’autre.

La personne (an-nafs). Servir de son propre corps, aller au-devant du besoin sans attendre d’être appelé, ce qui est exactement ce que la maison demande au plus jeune envers celui dont il répond.

La langue qui se tait. Ne pas répéter ses fautes, ne pas lui rapporter ce qu’on dit contre lui, garder son secret comme Dieu couvre les fautes.

La langue qui parle. Dire son bien en son absence, et lui dire en face ce qu’il lui coûterait d’ignorer, car le silence complaisant est une autre forme d’abandon.

Le pardon (al-ʿafw). Remettre la faute avant qu’elle soit excusée ; le même livre rapporte le conseil de chercher soixante-dix excuses au frère avant de le blâmer.

La prière (ad-duʿāʾ). Demander pour lui ce qu’on demande pour soi, de son vivant et après sa mort.

La fidélité et la sincérité (al-wafāʾ wa-l-ikhlāṣ). Tenir jusqu’au bout, et au-delà de lui envers les siens, sans que la constance dépende du profit qu’on en tire.

L’allègement (at-takhfīf). Dispenser l’ami de la cérémonie, ne pas lui faire porter le coût de sa propre présence ; une amitié où l’on doit toujours se surveiller n’est pas un repos.

Le huitième est celui qu’on oublie, et c’est pourtant le seul qui distingue un ami d’un obligé. Les sept premiers demandent de donner quelque chose ; le dernier demande de ne rien coûter, ce qui suppose une confiance qu’aucune règle ne peut produire et qu’un règlement peut seulement ne pas empêcher.

CELUI QU’ON CHOISIT

L’homme qu’on prend pour ami

Le même livre décrit celui vers qui il vaut la peine d’aller. Un homme d’intelligence et de religion ; qui garde un secret comme Dieu couvre les fautes ; dont le regard ne change pas selon que vous montez ou que vous tombez ; qui est le même en votre présence et en votre absence ; et qui n’a pas d’amertume devant ce qui vous échoit de bon. Al-Ghazālī ajoute que celui qui cherche un frère sans défaut restera seul, et que celui qui accepte d’en porter le poids en trouvera beaucoup.

CORDOUE

Ibn Hazm, et le frère secourable

L’ascendance andalouse de cette page est un livre écrit vers 1022, le Ṭawq al-ḥamāma d’Ibn Ḥazm, trente chapitres sur l’amour, ses causes et ses accidents. Un de ces chapitres est consacré au frère secourable, l’ami qui porte le message, garde le secret, prend sur lui la part difficile et ne demande rien en échange. Ibn Ḥazm y parle aussi de la camaraderie de jeunesse, qu’il tient pour un attachement établi par Dieu et dont il rend grâce.

Le livre se termine sur deux chapitres, la laideur du péché et le mérite de la continence. Le plus grand traité andalou sur les passions s’achève ainsi sur la retenue, et c’est de cette ascendance-là que la maison se réclame : une culture qui a nommé le désir avec exactitude, et qui n’en a pas fait pour autant la mesure de toute chose.

DANS LA MAISON

La place qu’on lui laisse

Une amitié ne se décrète pas, et la maison ne la force pas. Ce qui s’aménage est l’espace où elle devient possible : la table commune où l’on mange assis les uns près des autres, l’atelier où deux hommes travaillent côte à côte pendant des mois sur la même matière, le chemin de la mosquée, la veillée, le silence après Ishā. Le reste vient tout seul, ou ne vient pas.

كَم صَديقٍ عَرَفتُهُ بِصَديقٍ صارَ أَحظى مِنَ الصَديقِ العَتيقِ وَرَفيقٍ رافَقتُهُ في طَريقٍ صارَ بَعدَ الطَريقِ خَيرَ رَفيقِ

« Combien d’amis j’ai connus par un ami, devenus plus chers qu’un ami de toujours ; combien de compagnons accompagnés sur un chemin, devenus, le chemin fini, le meilleur des compagnons. » — al-Buhturī, IXe siècle

Ce que dit le poète est ce que vit un ṣāniʿ à Dar al-Hiraf : l’amitié la plus solide ne précède pas l’épreuve commune, elle en naît. Deux hommes qui partagent l’atelier, la table et la prière deviennent frères par le temps passé côte à côte, et non par une déclaration.

Les mots de cette page sont dans le glossaire commun ; les œuvres citées dans les sources ; la maison sœur est Al-Funduq aṣ-Ṣiqillī.

CORRESPONDANCE

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