AL-MITHAQالميثاقSoutenir
RIYĀḌ AL-UNS · DAR AL-HIRAF

Al-Kiswa

Le cahier de l’atelier — ce que la maison taille, et ce que chaque pièce indique.

الْبَسْ لِكُلِّ حَالَةٍ لَبُوسَهَا

al-bas li-kulli ḥālatin labūsahā

« Revêts, pour chaque état, le vêtement qui lui convient. »

Proverbe arabe classique.

TROIS RÈGLES

Tout le système en trois phrases

POUR LA VIE

La calotte et les babouches

Leur couleur indique l’atelier. Écrues tant qu’un homme n’y a pas été reçu, elles se teignent une fois dans une vie — le jour où un maalem l’accueille dans son atelier — et plus jamais ensuite : ni en devenant nāʾib, ni en devenant maalem à son tour.

AVEC LES ANNÉES

La ceinture de cuir

Ses trois tons indiquent le grade — le chemin fait dans le métier. Ils vont dans un seul sens, et rien ne s’y gagne par l’ancienneté.

LE TEMPS QU’ELLE DURE

La veste, le manteau, le cordon

Ces trois pièces prennent la couleur de la fonction tant qu’un homme l’exerce ; l’objet dit laquelle. Elles sont écrues chez qui n’en exerce aucune, et se rendent à celui qui suit.

Trois durées, trois signes, et chacun ne dit qu’une chose. Un homme entre dans la maison tout en écru, y est reçu dans un atelier, et en sort en y laissant une œuvre. La calotte dit d’où il vient ; la ceinture, la route faite dans le métier ; la veste, ce dont il répond pour les autres pendant qu’il l’exerce.

Le reste de cette page ne fait que détailler ces trois phrases.

LA MODE ET LA MESURE

Le vêtement et le temps

La mode doit changer, et c’est sa fonction. Un vêtement qui durerait vingt ans ne ferait pas vivre ceux qui le vendent : il faut que la saison passée cesse d’être portable pour que la suivante existe. La nouveauté n’y est pas un progrès, c’est un moyen.

Le vêtement de cette maison ne change pas, pour la raison inverse : il est achevé depuis longtemps. Des siècles d’usage en ont réglé la coupe, la matière, la longueur des manches, la façon dont l’étoffe tombe et laisse passer l’air. On n’améliore pas ce qui a trouvé sa mesure — on l’apprend.

La maison ne garde pas les restes d’un monde éteint. Elle rallume, chez de jeunes hommes, ce qui n’a jamais eu besoin d’une saison pour être vrai, et qui, n’étant d’aucune mode, ne peut pas se démoder.

Deux jeunes hommes peuvent franchir la même porte le même jour, l’un en djellaba, l’autre en jean, et ne pas venir du même monde. Ils reçoivent le même vêtement, la même chambre, la même table, et le même travail. Au bout de quelques semaines, personne ne sait plus comment l’un ou l’autre était vêtu le jour de son arrivée.

Ce que cela produit se voit ailleurs, non ici. Celui qui n’a rien cesse de laisser ses vêtements parler à sa place. Et le fils d’une maison riche, ayant appris à être plutôt qu’à paraître, se reconnaîtra à sa tenue, à sa parole et à sa manière d’être avec les autres — même le jour où il porte un costume ou un vieux jean.

CE QUE CES SIGNES NE DISENT PAS

Aucune couleur ne dit ce qu’un homme vaut

La tenue au sein du riad

Contrairement à ce qui se passe au-dehors, la tenue à l’intérieur du riad dit ce qu’un homme fait dans la communauté, ce qu’il a appris et ce dont il répond pour les autres. Elle ne dit pas qui il est, et elle ne le classe pas. Un maalem n’est pas plus important qu’un ṣāniʿ ; il a seulement parcouru un chemin plus long dans un métier, et il en assume une plus grande responsabilité.

À l’extérieur, la tenue classe : elle indique ce qu’un homme peut s’offrir avant même qu’il ait prononcé un mot. Ici, ce n’est pas le cas. Les vêtements et les tissus sont les mêmes, et c’est la maison qui les fournit. Que l’on arrive avec une fortune ou sans rien, on s’habille de la même manière. Entre les résidents, toutes les différences humaines subsistent, sauf celle-là.

La norme commune

Ce que la maison tient pour vrai, elle l’a mis là où le système se tait. Le serwal est en lin non teint pour tous, du plus jeune au shaykh. À la prière, chacun porte un qamīṣ de lin d’un blanc immaculé, sans broderie, sans ceinture, sans rien qui le distingue de son voisin. De même, l’hôte reçoit à son arrivée une tenue complète, identique pour le fils d’une famille aisée et pour celui qui ne possède rien.

Celui qui arrive est vêtu tout en écru, jusqu’à la calotte et aux babouches : il n’a pas encore de métier, et rien ne feint le contraire. L’écru n’est pas un uniforme pour autant — les fibres non teintes ne donnent pas le même blanc, le lin tirant au gris, le chanvre au miel, le coton plus pâle, et la laine du manteau autre chose encore. On ne les assortit pas.

Une maison sans clés

La tenue ne fait d’ailleurs que suivre l’esprit de la maison : les espaces communs sont partagés, les repas pris ensemble, les nuits passées dans le même quartier, la salle et le hammam fréquentés par tous. Les nuits se passent en chambrée, six lits par pièce ; seul le maʿallem a une chambre à lui, attenante à celle de ses ṣāniʿ. Aucune porte ne ferme à clé : ce qui sépare les espaces, ce sont des grilles de bois sculpté et des tentures, taillées à l’atelier du bois de la communauté. Chacun conserve sa liberté, car les espaces d’intimité sont conçus pour éviter l’isolement total : ceux qui vivent ici se tiennent pour des frères et des compagnons, non pour des étrangers dont il faudrait se cacher.

Dans les espaces du corps et du travail

Comme à l’atelier, où les résidents travaillent côte à côte, la tenue de l’entraînement est simple et commune, sans couleur d’atelier et sans cordon : ce qui distingue un homme à la salle, c’est ce qu’il est capable de faire, et cela apparaît aussitôt. Au hammam, la même règle : rien d’autre qu’une fūṭa, identique pour tous. Les maalem, les nāʾib, les muqaddam et l’Ash-Shaykh s’y lavent aux côtés des ṣāniʿ, et le principe vaut aussi pour les hôtes. Un signe qui ne serait vrai qu’à l’habillage ne tiendrait pas trois jours.

Les rangs et la responsabilité

Les charges sont des travaux et non des honneurs, ordonnés à ce que la maison dure et non à ce que celui qui les accomplit en sorte grandi. De même, aux ateliers, une main plus habile ne rend pas un homme plus grand qu’un autre. Le respect dû à celui qui commande ne relève pas de l’hommage, mais de la forme que prend la responsabilité — d’une part celle de diriger, d’autre part celle de s’y conformer, non par crainte mais par confiance et par conviction. Les deux répondent de la même chose, et ce qui les unit au-delà des rangs porte trois noms : la futuwwa, la fraternité, la furūsiyya.

LA MESURE

Une manière de porter, pas un uniforme

Dans la vie quotidienne du Riad — repas, prière, causeries, travail aux ateliers — le vêtement traditionnel est la norme et non l’exception. Le serwal remplace le jean, la ghandūra remplace le t-shirt, non par contrainte extérieure mais parce que la forme ancienne porte en elle-même la mesure que la maison cherche : l’adab (أدب).

La sobriété s’étend au détail : ni coupes moulantes, ni chaussures de sport de marque, ni casquettes, ni vêtements floqués ou déchirés. Hors du Riad — en ville, en voyage, et pendant les congés passés en famille — chacun s’habille comme il l’entend. Ce que la maison demande, elle ne le demande qu’entre ses murs : elle prête son vêtement à qui entre, elle ne l’impose pas à qui sort.

Cette liberté ne procède d’aucune tolérance ; elle découle de ce qu’est le vêtement. Il n’est pas un habit personnel — celui qui le porte représente le Riad, qu’il le veuille ou non. Il l’accompagne donc là où il va comme homme de la maison, à la médina, au souk, chez un maître, en visite ; et non là où il va pour son propre compte. Ce qu’un homme fait au-dehors le regarde : il ne le fait simplement pas sous les signes de la maison.

Le choix n’est pas seulement moral. Les volumes amples et superposables du Maghreb régulent la température du corps dans un riad : ils gardent la fraîcheur des cours en été et tiennent à distance le froid humide de la pierre en hiver. Le vêtement fait ici le même travail que l’architecture — composer avec le climat plutôt que lutter contre lui.

إِنَّ الْبَذَاذَةَ مِنَ الْإِيمَانِ

inna al-badhādha min al-īmān

« La sobriété de l’habit fait partie de la foi. »

Rapporté par Abū Dāwūd.

CE QUE PORTE UN ṢĀNIʿ

Deux formes, et rien de plus

La garde-robe d’un ṣāniʿ tient en deux tenues. L’une et l’autre se complètent de la calotte et des babouches dans la couleur de son atelier — les deux seules pièces qui ne varient jamais.

PREMIÈRE FORME

Le qamis et la ceinture

Qamīṣ de lin écru, ceinture à la taille, calotte et babouches de l’atelier. C’est la tenue de la vie commune : la table, la causerie du soir, la prière.

SECONDE FORME

Le serwal et le jabador léger

Serwal de lin écru, jabador léger fermé de boutons tressés, calotte et babouches de l’atelier. Le jabador reste écru tant que l’homme n’exerce pas de charge. C’est la tenue de l’atelier et de la ville.

L’hiver

Un manteau de laine à capuche s’ajoute à l’une ou l’autre forme. Il suit la veste : laine naturelle non teinte pour qui n’exerce pas de charge, couleur de la charge pour qui en exerce une. Capuchon et col sont bordés d’une broderie coufique andalouse, la même pour tous.

Au travail, plus simple encore

Certaines tâches demandent moins d’étoffe, et la maison le prévoit : le qamīṣ seul, ou le serwal avec un qamīṣ court. Le jardinier sous la pluie et l’homme du hammam dans la vapeur ne travaillent pas en tenue de table. Il s’agit de la règle qui suit le geste, et non d’une entorse.

Au hammam même, on ne porte que la fūṭa — voir Le hammam.

LES PIÈCES

Le vocabulaire

Al-Ghandura الغندورة

La tunique. Lin écru, ouverture bordée d’un cordonnet sfifa. Deux longueurs : mi-mollet pour la vie commune, courte pour l’atelier.

Al-Qamis القميص

La chemise longue, en lin non teint, sans broderie. Elle se porte à même la peau, et fait tenue à elle seule.

As-Serwal السروال

Le pantalon large à fond bas, en lin écru. Il reste écru pour tous : la couleur ne descend pas aux jambes.

Al-Jabador الجبادور

La veste, fermée de boutons ʿaqad tressés à la main. Écrue chez qui n’exerce pas de charge ; teinte dans la couleur de la charge tant qu’il l’exerce.

Qubbaat al-Hirfa قبعة الحرفة

La calotte de métier. Cylindrique rigide, parois verticales nettes, dessus plat, fin bordage géométrique à la base, sans pompon. Sa couleur dit l’atelier, et rien d’autre ; elle reste écrue tant qu’un homme n’y a pas été reçu.

Al-Belgha البلغة

Les babouches, teintes comme la calotte, et écrues comme elle tant que l’atelier n’est pas venu.

Hizam al-Itqan حزام الإتقان

La ceinture de cuir. Boucle simple, sans ardillon ni trous : on serre, puis on noue. Trois tons, qui indiquent le grade.

Al-Mdama المدمة

Le cordon tressé, noué par-dessus la veste dans la couleur de la charge, tant qu’elle dure. Il ne remplace pas la ceinture de cuir : celui qui a un grade la garde dessous.

Al-Farwa الفروة

Le manteau d’hiver. Cape ample à capuche structurée, ouverte devant, sur le modèle du burnous. Laine feutrée, bord coufique. Il suit la veste : naturelle, ou teinte dans la couleur de la charge.

Al-Hulla الحُلّة

La surtunique du maalem. Jusqu’à la cheville, damas ton sur ton dans la couleur de l’atelier, sans fil métallique.

Al-Khirqa الخرقة

Le manteau d’investiture. Noir et or, brocart sqalli, remis une seule fois dans une vie.

Al-Futa الفوطة

Le pagne du hammam. Panneau unique de lin léger noué à la taille — la seule pièce portée au bain.

La matière suit trois niveaux : fibres naturelles brutes — lin, chanvre, coton — pour tout l’usage quotidien ; damas ton sur ton pour la surtunique des maîtres ; brocart au fil d’or sqalli pour le seul manteau d’investiture et l’étendard de la maison. La richesse de matière ne monte que là où elle veut dire quelque chose.

LES HUIT ATELIERS

Les couleurs vont par familles

Une famille de teintes couvre un domaine de la maison. À l’intérieur, le ton plein revient à l’atelier et, lorsqu’une charge de la maison relève du même domaine, elle en prend le ton sourd : voisines de couleur parce que voisines de travail. Trois charges ne relèvent d’aucun atelier et restent hors famille.

Les deux couleurs ne se portent pas au même endroit et ne se mélangent jamais : celle de l’atelier est sur la calotte et les babouches, pour la vie ; celle de la charge sur la veste, le manteau et le cordon, le temps qu’elle dure.

Le cuir et le livre

La même peau, les mêmes fers : le relieur dore une couverture comme le sellier une housse.

Il cuoio السرّاج

Rouge de Fès — sellerie, harnachement, maroquinerie

Il libro المجلّد

Terre cuite — reliure, restauration, calligraphie, dorure du cuir

Le bibliothécaire — charge

Brun d’encre — l’encre ferro-gallique des manuscrits ; il garde ce que le relieur répare

Le métal et le bois

Le menuisier travaille l’arbre que le jardinier fait pousser ; le métal en fournit l’outil et la garniture.

Le métal الصفّار

Vert-de-gris — dinanderie, forge, garnitures et boucles

Il legno النجّار

Vert olive — ébénisterie, arçons, mashrabiya, intaille

Le jardinier — charge

Vert profond — il fait pousser l’arbre que le menuisier travaille

Le tissu, la céramique et les laboratoires

Les teintes de la cuve et du four, en trois valeurs franchement séparées.

Le tissu النسّاج

Indigo — soie, étoffes, broderie, passementerie, couture

La céramique الفخّار

Bleu de Fès — céramique et zellige

Les laboratoires العطّار

Azur pâle — essences, savons ; confitures et aromates du jardin

Le plâtre et le seuil

La matière dont la maison est faite, et l’homme qui en garde la limite.

Il gesso الجبّاص

Sable clair — gebs et muqarnas

Le portier — fonction

Ocre des remparts — la teinte sourde de la même famille

Trois charges ne relèvent d’aucun atelier — l’économe, le chambrier et le qayyim du hammam — et restent hors famille, dans des tons éteints : brun d’huile, gris de lin, cendre.

Les métiers de la main sont décrits un à un dans Les métiers de la main.

LES ENSEIGNES

Ce qu’un atelier accroche au-dessus de sa porte

La teinte dit à quel atelier un homme appartient. Elle ne dit pas ce qu’on y fait. Chaque corporation porte donc aussi une enseigne, et cette enseigne est l’outil du métier — celui que la main tient tous les jours, et non un symbole choisi pour signifier quelque chose.

La forme est le cartouche polylobé et non l’écu européen — la shamsa des frontispices de manuscrits — taillé dans le cèdre : l’outil en fer forgé ou en laiton en relief au centre, le fond dans la couleur de l’atelier, et rien d’autre. Aucune inscription : celui qui a passé une semaine dans la maison n’en a pas besoin, et celui qui arrive apprend l’enseigne en apprenant le métier.

Il cuoio السرّاج

Le couteau à demi-lune du sellier

Il libro المجلّد

Le qalam croisé à la roulette à dorer

Le métal الصفّار

Le marteau sur le bassin de cuivre, comme à Seffarine

Il legno النجّار

L’archet du tour à bois

Le tissu النسّاج

La navette, makkūk

La céramique الفخّار

Le minqāsh, le martelet à tailler le zellige

Il gesso الجبّاص

Le compas et la gouge — la géométrie avant la main

Les laboratoires العطّار

L’alambic, al-inbīq

Aucun atelier ne fait la sienne

Le bois taille le panneau, le métal forge l’outil, le livre en peint et en polit le fond. Il n’y a donc pas une seule enseigne dans la maison qui soit sortie des mains de ceux qu’elle désigne, et le bois lui-même reçoit la sienne des deux autres.

C’est la démonstration, accrochée au-dessus de huit portes et visible tous les jours depuis la cour, qu’aucune corporation ne se suffit à elle-même.

La même enseigne se brode sur la bannière de la corporation : une étoffe simple, dans la couleur de l’atelier, sans or — une corporation n’est pas la maison. L’étendard de la maison, lui, est décrit ailleurs : Al-Athar.

LES SIX SEUILS

Ce que le bois dit au-dessus d’une porte

À côté des enseignes des ateliers, la maison porte six emblèmes, et six seulement. Ils sont taillés dans le même cèdre, sur le même fond de bleu de nuit, avec la même figure d’or en relief, et ils se ressemblent assez pour qu’on comprenne qu’ils appartiennent au même ordre.

Ils ne marquent pas des pièces, mais des limites. Chacun se trouve à l’endroit où l’on cesse d’être n’importe qui pour devenir quelqu’un d’ici — ou à l’endroit où l’on s’arrête.

LA RUE

Le nœud

Sur la sqifa. Une seule bande qui passe sur elle-même et ne finit jamais : on n’y reçoit pas un signe, on en noue un.

LE QUARTIER DES RÉSIDENTS

Les babouches

Là où l’on se déchausse. La seule porte de la maison qu’aucune serrure ne défend, et qu’on ne franchit pas pour autant.

LA KHIZANA

La lampe

Sur la seule porte que ferme une seule clé. On ferme ce dont on répond devant les autres, non ce qui appartient à soi.

LE TRÉSOR

Les trois clés

Sur la porte blindée du trésor. La seule que trois clés ouvrent ensemble : ce dont on répond devant tous, personne n’en répond seul.

LE JARDIN SECRET

La grenade

Le fruit qui ne montre rien de ce qu’il contient. On n’y entre pas quand on veut : ce qui se reçoit d’un coup ne s’assimile pas.

LE MUR COMMUN

L’étoile

Sur la porte qui mène d’Al-Munya à la maison. Son cadre n’est pas celui des quatre autres, puisque ce seuil n’appartient pas à la maison seule.

Le hammam, le réfectoire, l’oratoire n’en portent pas, et n’en porteront pas. Ce sont des lieux, non des limites — et un signe qui se répète cesse d’être un signe.

LE CHEMIN DANS L’ATELIER

Du sani au maalem

La ceinture de cuir se porte à la taille, boucle simple et nœud, et ses trois tons indiquent ce que la main sait réellement faire. Rien ne s’y gagne par l’ancienneté seule.

Beige

L’entrée. On a franchi le seuil et accepté le rythme.

Cognac

La main a acquis un geste sûr. Le métier a commencé à s’enraciner.

Marron

La proximité de la maîtrise. On peut s’y fier ; on ne transmet pas encore.

Le naib

Un des ṣāniʿ les plus avancés de chaque atelier assiste les autres lorsque le maalem est occupé ou absent, sans se substituer à son autorité. Sa fonction s’exerçant à l’intérieur de sa corporation, la couleur de sa charge est celle de son propre atelier : il est le seul homme de la maison chez qui les deux se confondent, et sa veste redit ce que sa calotte dit déjà. Il reste un ṣāniʿ parmi les ṣāniʿ, distingué par une responsabilité et non par un rang.

Le maalem

Le maître ne montre plus de ceinture : la surtunique ḥulla, longue jusqu’à la cheville et tissée ton sur ton dans la couleur de son atelier, reprend à elle seule ce que la ceinture disait. C’est le passage d’une identité collective à une identité personnelle. Un atelier qui forme de nouveaux maîtres les garde : ils restent de leur corporation.

LES FONCTIONS DE LA MAISON

Six charges

Six charges font vivre la maison, et ce sont des travaux entiers : celui qui garde la porte y est le jour durant, celui qui a soin des chambres refait vingt lits, celui qui répond du hammam veille sur un feu qui ne s’éteint pas. Aucune ne se cumule avec une journée d’atelier, et la maison ne fait pas semblant du contraire.

Chacune se prend avec une couleur : celui qui exerce une charge en porte la teinte sur la veste, le manteau et le cordon, et la rend le jour où elle passe. Le reste ne bouge pas — la calotte garde l’atelier, la ceinture garde le grade.

Chacune se prend aussi avec un objet, et cet objet ne se porte pas au quotidien, car on ne circule pas dans la maison avec un trousseau ou un cadran à la ceinture. Il est mis dans la main le jour où la charge est prise, et rendu dans la main le jour où elle passe.

Ce geste porte un nom emprunté à la transmission du savoir : la munāwala (مناولة), la remise de la main à la main. Dans la tradition du hadith, c’est l’un des modes reconnus de transmission — le maître ne dicte pas le livre, il le tend. Ce que la maison confie se confie de la même manière.

Deux fonctions portent une couleur sans être de ces six-là, et il faut le dire ici pour que le compte soit juste : le muezzin, dont la charge se règle sur les heures et non sur la journée, garde son atelier et ne prend que le cordon ; et le porte-étendard, seule charge de la maison qui ne se donne pas — elle échoit — et qui ne dure qu’une année.

Une charge se tient deux ans. C’est le temps d’apprendre l’ouvrage pour de bon et de former celui qui prendra la suite ; au-delà, un homme finirait par se confondre avec la porte ou avec le jardin, et ce n’est pas ce qu’on lui demande.

Le portier

al-bawwāb · البوّاب

Couleur — Ocre des remparts. Objet — la clé de fer du portail.

Le jardinier

al-jannān · الجنّان

Couleur — Vert profond ; aux journées de terre, le qamīṣ court sur le serwal. Objet — la serpette.

Le chambrier

al-farrāsh · الفرّاش

Couleur — Gris de lin. Objet — les clés des chambres.

Le bibliothécaire

al-khāzin · الخازن

Couleur — Brun d’encre. Objet — la clé de la khizāna.

L’économe

al-wakīl · الوكيل

Couleur — Brun d’huile. Objet — le registre et la clé du magasin.

Le qayyim du hammam

al-qayyim al-ḥammām · قيّم الحمّام

Couleur — Cendre ; au bain, la fūṭa seule, comme tous. Objet — le seau de cuivre.

Le vestiaire des hôtes

Le chambrier s’occupe de la garde-robe d’hôtes : des tenues complètes, jusqu’aux babouches et à la ceinture, prêtes et à toutes les tailles. Une tenue est remise à qui entre dans la maison — au notable comme à celui qui arrive sans rien, et sans que l’un reçoive mieux que l’autre.

L’hôte porte ce qui lui est donné, et le rend en partant. Personne n’entre donc ici en devant à son vêtement d’être reconnu : tant qu’il est dans la maison, on ne peut plus lire sur lui d’où il vient.

AUTOUR DE LA PRIÈRE

Le faqih et le muezzin

Le faqih

Le faqīh (فقيه) enseigne et conduit la prière. Il est soumis à la même règle d’âge que toute la maison : s’il a l’âge des autres, il réside comme eux ; passé cet âge, il vient, enseigne et repart, car une maison de cette taille ne garde son rythme qu’entre gens du même âge.

Résident, il porte le blanc, et il est le seul : ce que tous revêtent pour la prière, lui le porte tout le jour. Le blanc n’appartient à aucun atelier, ne se confond pas avec le noir de la direction, et se tient nettement plus clair que l’écru du lin brut. Non résident, il vient dans son propre habit de savant — et c’est mieux ainsi : il est alors visiblement maître et hôte, non membre de la maison.

Le muezzin

Un résident à la voix ample — le muʾadhdhin (مؤذّن) — donne l’appel aux heures de la journée. Le même, ou un second si besoin, exerce la fonction de muballigh (مبلّغ) : celui qui répète la voix de l’imam pour qu’elle atteigne le fond de la salle.

L’appel se donne depuis la galerie haute du patio, et tombe de lui-même dans la cour et les pièces qui s’y ouvrent. La maison n’a pas de minaret et n’en aura pas : dans la médina, l’appel appartient aux mosquées du quartier, et le nôtre ne va pas plus loin que nos murs. Pour la prière, la dakka (دكّة) — la basse estrade de bois — tient lieu de place au muballigh dans la salle.

Sa charge tient à l’heure et non à la voix. Son objet est donc le cadran — une petite méridienne, ou un astrolabe — pris en entrant en fonction et posé en la quittant, comme la clé de fer du portier. Fès a fait de cette mesure un office : le muwaqqit, avec sa dār al-muwaqqit à la Qarawiyyin et les horloges à eau de la Dār al-Magana. Son cordon est laiton, la couleur de l’instrument qu’il tient — et le cordon seul : sa charge se règle sur les heures de la prière et ne lui prend pas la journée, il garde donc son atelier et sa veste.

LA PAROLE

Comment on s’appelle

Dans la maison, on s’appelle par son prénom. Le nom de famille reste à la porte avec le rang qu’il annonce, et le prénom est ce que chacun porte à l’intérieur : c’est lui que le quartier finit par connaître.

La langue arabe ne connaît ni vouvoiement ni pluriel de politesse. On dit anta à tout le monde, et le respect passe par ce que l’on met devant le nom. La maison suit cet usage aussi en français : tout le monde se tutoie, du plus jeune au shaykh.

Entre sani

Entre ṣāniʿ, le prénom, et devant lui khūya (خويا), « mon frère », qui est la manière la plus ordinaire dont deux Marocains du même âge s’adressent l’un à l’autre. Aucun Sī entre eux, quel que soit l’écart d’âge : l’usage marocain le donne à quiconque est plus âgé, et il rétablirait une échelle par l’ancienneté que la tenue commune a précisément retirée. Le grade se lit à la ceinture, et la manière de s’appeler ne le redit pas.

Le maalem

À l’atelier, il est a maalem. Le mot nomme un lien, comme « père », avant de nommer un rang, et un apprenti qui appellerait son maître par son prénom devant l’établi passerait, à Fès, pour un garçon mal élevé plutôt que pour un homme libre. Hors de l’atelier — à table, au jeu, à cheval — il est Sī suivi de son prénom, le petit préfixe de respect qu’un Marocain donne à tout homme plus âgé que lui. Le prénom pour tous, et la seule distinction placée là où se tient la seule hiérarchie de la maison, celle du travail.

Le maalem, lui, appelle chacun par son prénom, et a wuldī (يا ولدي), « mon fils », est ce qu’un maître de Fès dit à son apprenti.

Le shaykh et les charges

Le shaykh est sīdī en entier, ou a sīdī sh-shaykh. Le naib, le faqih, le muezzin et les autres charges se nomment par le prénom comme tout le monde : la charge est sur la veste ou au cordon, et elle reste hors de l’adresse.

Ce qui ne se fait pas

Les surnoms d’atelier, qui existent à Fès et sont souvent moqueurs, naissent d’eux-mêmes ou ne naissent pas ; la maison n’en institue aucun. La kunya — Abū Untel — suppose la paternité, et les résidents ne sont pas mariés. Le nom de famille ne s’emploie pas entre les murs.

LA DIRECTION

Hors de tout atelier

L’Ash-Shaykh (الشيخ) n’a la couleur d’aucun atelier, ne relevant d’aucune corporation et les représentant toutes. Sa surtunique est noire, jusqu’à la cheville — la seule teinte du système qui ne vienne d’aucune matière d’atelier. Sa ceinture porte en permanence la broderie coufique au fil d’or, hors des seules cérémonies : son autorité n’a pas besoin d’une échelle pour se dire.

Deux muqaddam (المقدّمون) l’assistent à demeure, l’un pour la vie intérieure de la maison, l’autre pour ce qui vient du dehors. Leur tenue suit la même coupe que celle des ṣāniʿ, en noir, avec le cordon tressé de la fonction. Ils résident aux côtés de l’Ash-Shaykh — voir La résidence.

Chez eux trois, et chez eux seuls, la règle des trois signes s’efface : la fonction est devenue l’état, et le noir les vêt entièrement — calotte et babouches comprises, alors même qu’ils sont sortis d’un atelier comme les autres. L’hiver, leur manteau est noir lui aussi : le seul emploi de cette couleur pour cette pièce. C’est la seule exception du système, et la maison la nomme plutôt que de la dissimuler.

HORS DU QUOTIDIEN

Ce qui ne se porte pas tous les jours

Al-Khirqa — le manteau d’investiture

Pour l’entrée dans le parcours et pour l’investiture de maître, un manteau distinct est remis plutôt que porté : le maître en revêt lui-même l’élève, devant toute la maison. Noir profond, brocart au fil d’or sqalli — avec l’étendard de la maison, le seul emploi de ce tissu. C’est le seul moment où le vêtement vise ouvertement la hiba (هيبة), la prestance ; partout ailleurs la sobriété prime.

Il n’est cousu qu’une fois dans une vie et reste ensuite l’habit de toute cérémonie ultérieure, le même pour tous les investis, sans distinction d’atelier ni de grade. Ce que ce geste signifie tient à l’idéal qui le porte — voir Futuwwa.

Le vêtement-cadeau

Aucun habit n’est proposé à un hôte de marque pour être porté sur le moment : le protocole d’un dignitaire est le sien. Une surtunique ou un manteau léger lui est en revanche offert en fin de visite, selon l’usage ancien des corporations et des cours maghrébines.

L’habit de prière

Qamīṣ de lin d’un blanc franc, sans broderie, sans ceinture, sans rien d’autre, couvrant des épaules aux chevilles. Dans la prière, l’égalité prime sur tout signe d’atelier, de grade ou de fonction — et le faqīh lui-même, qui porte le blanc tout le jour, n’y est plus distingué de personne.

Les disciplines du corps

La lutte, le tir à l’arc, l’équitation et les exercices persans ont leurs tenues propres, décrites là où elles se pratiquent : Furusiyya et Javanmardi.

UNE SEULE NOTE

D’où viennent les teintes

Les couleurs n’ont pas été choisies pour signifier quelque chose. Elles viennent de la matière que chaque atelier a sous la main et de ce que Fès sait teindre : le rouge de ses cuirs, le vert-de-gris que prend le cuivre battu, l’olive du cèdre huilé, l’indigo des cuves des teinturiers, le bleu de Fès de ses émaux, le sable du plâtre frais, l’ocre des remparts, le brun des encres ferro-galliques, l’écru du lin non teint.

Ce sont des couleurs d’atelier avant d’être des couleurs de fonction. Si elles se lisent bien, c’est parce qu’elles étaient déjà là.

Note sur les mots

Najjār, ṣaffār et ʿaṭṭār sont attestés à Fès comme noms de corporation : la médina les a inscrits sur ses propres places — Nejjarine, Seffarine, Attarine. Sarrāj, mujallid, nassāj, fakhkhār et jabbāṣ sont des formes classiques régulières, retenues ici par cohérence.

En revanche, la calotte cylindrique décrite plus haut est une forme propre à Dar al-Hiraf : qubbaʿat al-ḥirfa la décrit, mais n’est pas un terme historique attesté. Le catalogue des formes marocaines et arabes, lui, est ailleurs — voir Le vêtement traditionnel.

Les mots de cette page sont dans le glossaire commun ; les œuvres citées dans les sources ; la maison sœur est Al-Funduq aṣ-Ṣiqillī.

CORRESPONDANCE

Une conversation peut commencer ici.

Écrivez-nous