At-Tadbir
التدبير
La gouvernance du Riad — qui forme, qui décide, qui répond.
At-tadbīr (التدبير) n’est pas un terme choisi au hasard. Ce n’est pas le calque moderne de « gouvernance » — al-ḥawkama, importé du vocabulaire de l’entreprise — mais le mot classique que la pensée politique islamique réservait au gouvernement de la maisonnée : le tadbīr al-manzil qu’Ibn Sīnā plaçait, à l’échelle de la demeure, en regard de la siyāsa qui gouverne la cité. Le Riad se pense comme une maison, non comme une institution, et c’est le mot qu’il lui fallait.
Cette page dit qui décide quoi, comment la chaîne s’ordonne du ṣāniʿ au shaykh, quelles charges font vivre la maison, et de quoi elle vit. Ce que chacun porte est décrit dans Al-Kiswa.
LES DÉCISIONS
Qui décide, et devant qui
Une maison se juge moins à son organigramme qu’à la question de savoir qui tranche, après avoir entendu qui, et qui en répond ensuite.
LE TRIANGLE DE LA DÉCISION
L’admission
Le maalem de l’atelier propose, les deux muqaddam instruisent la demande, l’Ash-Shaykh admet. Un homme n’entre donc jamais par la seule sympathie d’un maître, ni par la seule décision d’un chef.
L’éloignement
L’arbitrage a lieu d’abord ; les muqaddam sont entendus. Puis l’Ash-Shaykh seul décide, et il ne délègue pas cette décision. Ce qui coûte à la maison ne se met pas sur les épaules d’un autre.
Le grade
Les maalem, et rien d’autre : ni l’ancienneté, ni la demande de l’intéressé. Le grade se donne quand la main a acquis le geste. Voir Hizam al-Itqan.
L’œuvre reçue
Le regard des maalem, devant toute la maison. C’est là que se dit si un homme a laissé quelque chose derrière lui. Voir Al-Athar.
Les tensions d’honneur
Entre pairs d’abord, puis, s’il le faut, l’épreuve sous règle. Cela ne remonte pas la chaîne, et constitue un registre à part. Voir At-Tahkim.
Les comptes
Au-dedans, le wakīl administre le magasin, la table et les comptes ordinaires. Au-dehors, un cabinet tient les écritures et ne rend compte qu’à l’Ash-Shaykh et au wakīl. L’épargne de chacun est déposée au-dehors, à son nom.
La doctrine
Le faqīh enseigne et règle les heures de la prière. Il n’admet pas, n’arbitre pas, ne sanctionne pas. Son autorité est celle du savoir, non celle de la maison.
Les deux muqaddam et l’Ash-Shaykh sont élus parmi leurs pairs. Une charge de la maison, elle, ne se proclame pas, mais se remet de la main à la main le jour de la prise de fonction et celui de la passation — la munāwala.
LA CHAÎNE
Du sani à l’Ash-Shaykh
LA CHAÎNE
الشيخ Ash-Shaykh Décide et répond. Élu.
Les degrés de métier se donnent quand la main a acquis le geste. Les muqaddam et l’Ash-Shaykh sont élus parmi leurs pairs.

الصانع
Le sani
Tout homme entre ici comme ṣāniʿ, quel que soit son âge, son instruction ou ce qu’il possédait au-dehors. Il reçoit un métier, une discipline et une place à table — la même que celle des autres.
Il avance par les trois cuirs du Hizam al-Itqan, et par eux seuls : rien ne s’y gagne par l’ancienneté. Le premier degré de la chaîne n’est pas un être moindre, c’est un homme au début de son ouvrage.

النائب
Le naib
Dans chaque atelier, l’un des ṣāniʿ les plus avancés assiste les autres lorsque le maalem est occupé ou absent. Il ne se substitue pas à son autorité, puisqu’il conduit l’atelier le temps d’une absence sans le gouverner.
Sa fonction s’exerçant à l’intérieur de sa propre corporation, il est le seul homme de la maison chez qui la couleur de la charge et celle de l’atelier se confondent. Il reste un ṣāniʿ parmi les ṣāniʿ, distingué par une responsabilité et non par un rang.

المعلّم
Le maalem
Un maître par métier. C’est lui qui reçoit un homme dans son atelier — le jour où la calotte se teint, une fois dans une vie —, lui qui juge si un geste est acquis, lui qui propose une admission et lui qui donne le cuir suivant.
Il ne montre plus de ceinture : la ḥulla, tissée ton sur ton dans la couleur de son atelier, a repris à elle seule ce que la ceinture disait. Un atelier qui forme de nouveaux maîtres les garde : ils restent de leur corporation. Voir Maîtres recherchés.

المقدّمون
Les deux muqaddam
Deux conseillers assistent l’Ash-Shaykh en résidence permanente : l’un pour la vie intérieure de la maison, l’autre pour ce qui vient du dehors. Ils instruisent les demandes d’admission, sont entendus avant tout éloignement, et résident à ses côtés.
Ils sont élus parmi leurs pairs. Leur tenue suit la coupe de celle des ṣāniʿ, en noir, avec le cordon tressé de la fonction.

الشيخ
L’Ash-Shaykh
Il n’a la couleur d’aucun atelier, ne relevant d’aucune corporation et les représentant toutes. Il admet, il éloigne, il répond de ce dont personne d’autre ne répond — et c’est à cela, plutôt qu’à un pouvoir, que se mesure sa charge.
Sa surtunique est noire jusqu’à la cheville, et sa ceinture porte en permanence la broderie coufique au fil d’or, hors des seules cérémonies : son autorité n’a pas besoin d’une échelle pour se dire. Il est élu parmi ses pairs.
LES CHARGES
Ni métier, ni rang

Six fonctions de résident font vivre la maison, et ce sont des travaux entiers : aucune ne se cumule avec une journée d’atelier. Elles s’exercent deux ans — le temps d’apprendre l’ouvrage et de former celui qui prendra la suite.
Chacune se prend avec une couleur et avec un objet. La couleur se porte sur la veste, le manteau et le cordon ; la calotte garde l’atelier et la ceinture garde le grade. L’objet, lui, se met dans la main le jour de la prise de fonction et se rend dans la main le jour de la passation.
Al-Bawwab البوّاب
Celui qui garde la porte. Ocre des remparts, la clé de fer du portail. Voir Seuil et chambres.
Al-Jannan الجنّان
Celui qui cultive les jardins et le potager. Vert profond, la serpette. Voir Jardin et potager.
Al-Farrash الفرّاش
Celui qui a soin des chambres, du linge et de la garde-robe de toute la maison. Gris de lin, les clés des chambres.
Al-Khazin الخازن
Celui qui conserve les volumes. Brun d’encre, la clé de la khizāna et un livre. Voir Al-Khizana.
Al-Wakil الوكيل
Celui qui administre l’économie — provisions, magasin, table, comptes ordinaires. Brun d’huile, le registre.
Al-Qayyim al-hammam قيّم الحمّام
Celui qui répond du hammam et du feu qui ne s’éteint pas. Cendre, le seau de cuivre. Voir Le hammam.
Deux fonctions portent une couleur sans être de ces six-là : le muezzin, dont la charge se règle sur les heures et non sur la journée — il garde son atelier et ne prend que le cordon — et le porte-étendard, seule charge de la maison qui ne se donne pas mais échoit, pour une année. Le détail des tenues est dans Al-Kiswa.
L’ASSISTANCE
Chacun répond de quelqu’un
Puisque l’écart des âges est volontairement réduit entre les charges comme entre les degrés de l’apprentissage, l’obéissance ne peut se fonder sur l’antériorité de naissance, et celui qui commande ne le fait qu’aussi longtemps que ses compagnons reconnaissent en lui la capacité d’exercer cette autorité au nom de ceux dont il répond. Une hiérarchie ainsi établie oblige l’autorité à se justifier par la compétence et par le service, et elle laisse subsister entre les hommes une égalité fraternelle qui est la condition même de l’esprit de corps.
La maison en tire une conséquence pratique : nul n’y demeure longtemps sans avoir quelqu’un dont il répond, et sans répondre lui-même devant un autre.
Le sani du troisième degré
Le ṣāniʿ parvenu au troisième degré de la ceinture reçoit à son tour un ṣāniʿ, qu’il initie au dégrossissage de la matière et aux travaux préparatoires de l’atelier avant que le maʿallem ne prenne lui-même en main sa formation, et cette première conduite lui apprend, en un temps où il n’a encore rien à commander, ce que veut dire répondre du travail d’un autre. Selon la règle ordinaire de la succession, l’ancien deviendra maʿallem lorsque son maître passera la charge, et le plus jeune montera derrière lui. Le nāʾib, qui remplace le maʿallem à l’établi quand celui-ci est occupé ailleurs, appartient au même ordre de choses. Voir Hizam al-Itqan.
L’assistant de chaque charge
Chacune des six charges de résident forme de la même manière son assistant, le muʿāwin : le garçon du hammam apprend le feu auprès du qayyim, le jardinier son aide, le bibliothécaire le sien, et ainsi de la porte, du linge et des provisions. Comme la charge s’exerce deux ans, l’assistant a le temps d’en apprendre l’ouvrage avant d’y être appelé, de sorte que la maison ne connaît pas de vacance et que rien d’essentiel ne repose sur la mémoire d’un seul homme.
Le même usage vaut dans les disciplines du corps, où le plus jeune assiste son aîné avant de pratiquer à son tour : il s’occupe du cheval, de la sangle et du retour au calme après le travail ; il ramasse, compte et vérifie les flèches, tend l’arc et le détend, cire la corde ; il tient prête la seconde arme, huile les lames et plante les piquets ; il marque le terrain de lutte et donne la mesure du temps. Au zurkhāne il sort et remet en place les massues, les boucliers de pierre, l’arc de fonte et la planche, les essuie après l’exercice et donne la cadence pendant que son aîné travaille. Le service ne s’arrête pas à l’outil : au sortir d’une passe de lutte il essuie le sable resté sur le corps de son aîné, il lui porte le qamīs de repos après une chevauchée, et il bat la poussière de ses vêtements. Il graisse également le tonban et l’assouplit avant que son aîné ne l’endosse pour le zurkhāne, le cuir se durcissant dès qu’on le néglige. Voir Javanmardi·Le harnachement.
Les couples ainsi formés, le bibliothécaire et son assistant, le responsable du hammam et le sien, le jardinier et le sien, deviennent avec les mois un modèle d’amitié et de fraternité que la vie commune consolide, et le mouvement se prolonge de lui-même lorsque le plus jeune, monté en grade, reçoit à son tour un assistant qu’il lui revient d’instruire.
Servir avant de commander
Les tâches confiées au jeune ṣāniʿ sont modestes, et il les accomplit avec humilité en découvrant à mesure combien elles sont indispensables au fonctionnement d’un organisme aussi complexe que celui de la maison, où rien de ce qui touche au feu, au linge, au jardin ou aux bêtes n’est remis à une main invisible. Elles n’en font pas un domestique et ne préjugent en rien de sa capacité à porter plus tard des charges considérables, dont elles sont au contraire l’introduction naturelle. Il voit d’ailleurs que ces mêmes tâches, ramasser les feuilles mortes du jardin ou balayer sa propre chambrée, sont accomplies par le nāʾib, par le maʿallem et par les deux muqaddam autant que par les ṣāniʿ, ce qui lui apprend en acte qu’aucune d’elles ne déclasse celui qui s’en acquitte.
L’effet en est plus sûr que celui d’un ordre. Un maʿallem qui nettoie et range lui-même l’atelier, travail qui revient d’ordinaire aux derniers arrivés, établit son autorité mieux qu’en enjoignant aux ṣāniʿ de s’en charger seuls ; et le jeune homme qui voit son maître capable d’humilité reconnaît cette autorité avec plus de conviction, parce qu’il n’y lit rien qui l’abaisse, mais une raison de plus de grandir et de se former le caractère. Le maʿallem ne s’y prête pas pour se montrer, mais parce que rien de ce travail n’est déshonorant et que l’atelier cesserait de fonctionner si personne ne s’en chargeait. Son orgueil consiste d’ailleurs à se montrer vrai devant eux, puisqu’il les estime assez pour savoir qu’ils comprennent le sens de ce qu’il fait et l’esprit dans lequel il le fait. La preuve en est immédiate et ne vient d’aucun règlement, car des garçons de cet âge perçoivent aussitôt qu’un maître manque de sincérité, et cela suffit à lui faire perdre devant eux une autorité et un prestige qu’aucune fonction ne lui rendrait. Et ce qui se perd avec eux est l’envie de le suivre, de lui obéir et d’apprendre de lui, car un jeune homme ne s’attache pas à un modèle qu’il a surpris à feindre, la loyauté étant précisément ce qu’il vient chercher auprès d’un aîné. Le ṣāniʿ en tire une résolution : accomplir ces travaux dans l’esprit où son maʿallem les accomplit, puisqu’il les accomplira encore le jour où il sera maʿallem à son tour.
Cette réciprocité vaut à l’intérieur de la maison. Devant un client, le maʿallem traite et le ṣāniʿ fait ce qui lui revient, l’atelier se présentant au-dehors comme un seul corps, avec un ordre interne que celui qui vient commander une pièce n’a pas à connaître.
On n’apprend pas à commander sans avoir appris à obéir, et l’on ne prend pas la responsabilité, physique et morale, de ses compagnons sans avoir d’abord appris à s’en remettre à son maʿallem et à le suivre comme un élève suit son maître. Celui-là seul qui a vécu sereinement sa subordination se trouve ensuite en état d’exercer un commandement ou une coordination.
L’objection prévisible
On objectera qu’un garçon de vingt et un ou vingt-deux ans n’a pas la capacité de conduire un assistant de dix-huit ou dix-neuf. La pédagogie de la maison consiste précisément en cela : les jeunes gens sont rendus responsables dès leur entrée dans la communauté et accoutumés à exercer une autorité limitée, afin qu’ils éprouvent par eux-mêmes que commander suppose d’abord la capacité d’obéir.
Ce que cette disposition produit
L’intention est moins d’alléger la tâche de celui qui exerce la charge que d’introduire progressivement chaque membre de la maison dans une communauté dont il partage la responsabilité, car un homme à qui l’on confie une part réelle de l’ouvrage se sait utile, et son engagement quotidien reçoit de là sa raison.
Ce savoir se transmet dans la journée ordinaire et au rythme de la maison, et jamais depuis une chaire, en accompagnant celui qui sait faire et en prenant peu à peu sa part de l’ouvrage, si bien que la succession s’accomplit sans rupture le jour où la charge change de main.
LE NÉCESSAIRE
De quoi vit la maison
Personne ici n’est payé pour ce qu’il fait. Un résident n’est pas un employé, et il reçoit le gîte, la table et tout ce qui lui est nécessaire, sans que rien lui soit retenu ni compté. Le vêtement, les outils, les soins et les livres viennent de la maison.
Le nécessaire étant couvert, chacun dispose d’une réserve personnelle pour ce qui ne l’est pas — et de davantage s’il le demande. À côté, un compte d’épargne s’accumule à son nom pendant toutes ses années de résidence. Il s’agit d’une prévoyance et non d’un salaire différé, pour qu’un homme sorte d’ici avec quelque chose devant lui plutôt que les mains vides.
Qui répond de quoi
La comptabilité et la fiscalité sont confiées à un cabinet extérieur, qui n’a aucun rôle dans la maison, n’y réside pas et n’y enseigne pas : il tient les écritures, rien d’autre, et ne rend compte qu’à l’Ash-Shaykh et au wakīl.
Au-dedans, le wakīl administre le magasin, la table et les comptes ordinaires ; l’Ash-Shaykh répond du reste. L’épargne, elle, est déposée au-dehors et au nom de chacun : elle n’est entre les mains de personne ici, et nul n’a à en demander l’autorisation.
Ce qu’elle gagne, ce qu’elle reçoit
La maison gagne d’abord sa vie. Par le travail de ses ateliers, dont la production se vend ; et par la somme fixe annuelle que verse Al-Munya.
Elle reçoit ensuite : des bourses d’étude, le soutien de ses mécènes — dons et legs —, des fonds institutionnels, et la contribution des familles qui peuvent la donner.
Aucune de ces sources ne suffit seule, et c’est voulu : une maison qui ne dépend que d’une source dépend de celui qui la verse.
Ceux qui n’ont rien
Un garçon sans moyens est reçu gratuitement, et rien dans la maison ne l’en distingue : ni la chambre, ni la place à table, ni le vêtement, qui lui est remis complet à l’arrivée comme à tous.
Ce qui rend cela possible n’a rien d’une aumône prélevée sur le reste. C’est Al-Munya : Dār al-Diyāfa, où les nudamāʾ et leurs hôtes séjournent à leurs frais, verse à la Maison une somme fixe annuelle, et Dār al-Aṣl héberge gratuitement ceux que la Maison invite. La maison n’a pas posé la charité à côté de son économie — elle a fait de son économie l’instrument de sa charité.
Ceux qui viennent du dehors
Les maîtres salariés, les professionnels et les hommes de métier appelés pour ce que la maison ne sait pas faire elle-même sont payés pour leur travail et rentrent chez eux lorsqu’il est fini. La règle tient en une phrase : personne qui vit ici n’est payé, personne qui est payé ne vit ici. Les résidents forment une communauté de formation à bourse d’études intégrale ; un fonds de prévoyance affecté est constitué, au-dehors et au nom de chacun.
LE CRITÈRE
Comment l’autorité s’affirme
La maison tient ensemble deux choses que l’on croit d’ordinaire opposées : une hiérarchie réelle, et une égalité de substance. Une fonction, une compétence, des moyens ne rendent pas plus important celui qui les détient — ils l’obligent davantage.
L’autorité ne s’affirme pas en s’exemptant des charges humbles. Elle s’affirme en les acceptant sans crainte. Le nāʾib, le maalem, le muqaddam et le shaykh s’acquittent, lorsque la maison l’exige, des mêmes offices que le ṣāniʿ. Celui dont le rang n’est sûr qu’à condition de n’accomplir jamais une tâche subalterne n’a pas encore l’autorité, dont il ne porte que l’insigne.
Cela ne tient que si les deux le savent. Si le plus jeune prenait le service du maître pour une victoire sur lui, le geste serait déjà perdu.
La proximité des âges
Les maalem et le faqīh sont choisis plus âgés que les ṣāniʿ, sans que l’écart constitue une barrière de génération. L’autorité se mérite par la maturation à laquelle on est parvenu par l’effort et la discipline, et celui qui commande n’agit jamais en son nom propre : il exerce une charge au nom de ceux dont il répond. Qui ne sait pas se commander ne peut commander aux autres.
Ce que la maison cherche à former n’appartient à aucun état en particulier, car c’est la même capacité qui garde un artisan à son établi, un homme d’affaires devant ses engagements et un ministre devant sa charge — savoir se commander. C’est pour cette raison qu’elle reçoit sans distinction le fils d’une maison aisée et celui qui n’a rien : ils viennent y conquérir la même chose.
Les passions sont tenues en bride plutôt qu’éteintes. La furūsiyya en donne l’expérience physique — maîtriser un animal encore indompté, pour comprendre dans le geste même ce que c’est que se commander.
Le même exercice
Ce principe est aussi le modèle de la présence des hôtes d’Al-Munya dans la communauté. Leur passage ne repose pas sur ce qu’ils possèdent. Il repose sur cet exercice : se commander, se défaire du rang, du nom, de la fortune, des charges et du prestige que le monde attache à ces choses — pour n’être ici que soi.
Cela revient à descendre d’un piédestal afin de pouvoir s’élever plus juste, et plus haut.
LA TRANSMISSION
Le maalem et le sani
Un homme est reçu dans un atelier avant d’entrer dans un métier. Le jour où un maalem l’accueille dans le sien, sa calotte et ses babouches se teignent — une fois dans une vie — et il devient ṣāniʿ de cet atelier-là. Le couple se forme parce qu’un maître a jugé qu’il pouvait recevoir cet homme et en répondre.
Ce qui se transmet ensuite ne passe pas d’abord par les mots. Le maalem montre, puis fait faire, puis corrige en posant la main sur la main : le corps apprend la pression, l’angle et la vitesse avant que la tête n’ait rien compris. Le chant qui accompagne l’ouvrage — le malḥūn, que la maison apprend par ailleurs — n’est pas un agrément, car il règle la cadence du travail, comme il l’a toujours réglée dans les ateliers de Fès. Quand le corps sait avant la tête, c’est le signe que le geste a été compris.
Pourquoi les âges sont proches
Les maalem sont choisis plus âgés que les ṣāniʿ, mais de peu — assez pour avoir fait un vrai bout de chemin dans le métier, pas assez pour appartenir à une autre génération. Il s’agit d’une décision et non d’une commodité, et elle vise une chose précise.
Un écart d’âge important installe de lui-même un rapport de domination, et la transmission s’en ressent : on obéit parce qu’on est plus jeune, non parce qu’on reconnaît quelque chose. Entre hommes d’âges voisins, l’autorité doit se faire reconnaître pour exister — et c’est exactement ce qu’un ṣāniʿ doit apprendre. Il voit dans son maalem non pas un autre ordre d’homme, mais ce qu’il peut être dans quelques années, s’il persévère.
L’autorité ainsi comprise se reconnaît avant de s’imposer. C’est le même principe qui veut que le nāʾib, le maalem, le muqaddam et le shaykh s’acquittent, lorsque la maison l’exige, des mêmes offices que le ṣāniʿ.
Ce qu’il peut, ce qu’il ne peut pas
Le maalem juge le geste et donne le cuir suivant : la progression dans le métier lui revient, et à personne d’autre. Il propose l’admission d’un homme dans la maison, mais ne l’admet pas ; il n’arbitre pas les différends, qui relèvent d’At-Tahkim ; il ne dispose d’aucun pouvoir de sanction, l’éloignement n’appartenant qu’à l’Ash-Shaykh.
Cette limite ne procède d’aucune méfiance, et c’est elle qui rend l’obéissance supportable dans la durée. Un ṣāniʿ obéit à son maalem parce que la main de celui-ci sait une chose que la sienne ne sait pas encore, et parce que la règle de la maison le prévoit — non parce qu’il éprouve pour lui de l’attachement. L’estime rend le travail heureux ; elle ne fonde pas l’autorité. Un homme qui, un jour, ne partagerait plus les sentiments de son maître doit pouvoir continuer d’apprendre de lui sans être en faute.
Rien qui se fasse à l’écart
Tout cela se fait au milieu de l’atelier, à la vue de tous. Aucun entretien entre un homme qui exerce une responsabilité et celui qui en dépend ne se tient en tête-à-tête dans un lieu isolé : la formation, le conseil et la correction ont lieu dans des espaces communs et visibles — atelier, salle d’étude, patio. La relation personnelle entre le maître et l’élève, essentielle à la transmission du métier, se vit pleinement dans ce cadre partagé, jamais dans l’isolement.
La même transparence qui protège un garçon est ce qui rend possible la transmission de l’art du maître à l’élève.
Ce qui reste
Au bout des années, ce qu’un homme emporte tient moins à l’approbation de son maalem qu’à la malaka — la qualité stable dont parlait Ibn Khaldūn, celle qui naît de la répétition et qui ne dépend plus de personne. Le maître l’a mise dans une main qui, désormais, n’a plus besoin de la sienne. C’est à cela qu’on mesure s’il a bien enseigné.
Deux registres, non un seul
La maison distingue ce qui touche les personnes et ce qui touche l’ouvrage.
At-Tahkim — l’arbitrage des tensions d’honneur entre pairs, puis, s’il le faut, l’épreuve sous règle. Il clôt un différend entre hommes. Il ne juge pas un panneau de zellige ni un grade.
L’ouvrage et le grade — Athar, l’ijāza, le regard des maalem : c’est là que se dit si un geste est acquis et si un homme monte. Le collège de métier, prévu par le règlement, appartient à ce second registre. Il n’est pas un label commercial.
→ At-Tahkim — Arbitrage · → Al-Athar
CE QUE LA HIÉRARCHIE NE FAIT PAS
Une chaîne de responsabilité, non de distance
Les espaces des éducateurs et des maîtres restent matériellement distincts de ceux des résidents. La hiérarchie ne se traduit pas par l’éloignement : la responsabilité s’exerce de près, et la distinction des lieux sert à la protection, non à l’écart.
Les leçons de doctrine (Coran, fiqh, ʿaqīda) restent à part : elles sont données par un faqīh résident, qui partage le rythme de la maison sans appartenir à la chaîne des métiers. Sa charge est celle des heures de prière et de l’enseignement — il ne décide pas des admissions, n’arbitre pas les différends et ne dispose d’aucun pouvoir de sanction. Ses leçons ont lieu, comme tout le reste, dans des espaces communs et visibles.
L’ENTRÉE
Comment on approche la maison
La gouvernance suppose des hommes qui ont franchi le seuil dans l’ordre : lire, écrire, l’échange, le stage ou le séjour, puis la résidence. Ce n’est pas une inscription.
Le détail figure dans le règlement remis à chaque résident.
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Les mots de cette page sont dans le glossaire commun ; les œuvres citées dans les sources ; la maison sœur est Al-Funduq aṣ-Ṣiqillī.

