Hammam
Ṭahāra — la purification. Avant d’être un lieu de repos, le hammam est, dans la maison musulmane, l’annexe de la prière : on s’y lave pour se présenter pur. Au Riad, il a sa place à côté de l’atelier et de la salle de prière, avec la même sobriété.

LE FEU
Le farnatchi
Un hammam est d’abord un foyer, et des salles disposées autour de lui. Ce foyer — bayt an-nār, le farnatchi — ne se trouve pas dans le bain. Il est adossé au mur de la salle du fond, du dehors, et s’ouvre sur la ruelle. Le mot désigne en même temps ce local et l’homme qui y entretient le feu, jour et nuit.
Ce feu travaille deux fois. Il chauffe d’abord l’eau — dans le récipient de cuivre posé sur le foyer, et dans la vasque maçonnée qui lui est adossée, la borma, celle où l’on puise — puis les gaz de combustion, avec ce qui leur reste de chaleur, s’engagent dans la chebka : le réseau de conduits creusé sous le dallage de la salle du fond et de la salle du milieu, avant de gagner la cheminée. La chaleur ne rayonne d’aucune source visible ; elle monte du sol, lentement, et le sol la restitue longtemps après que le feu a baissé.

1La ruelle et la porte de service — le combustible entre par là, la cendre sort par là.
2Le farnatchi — le foyer, hors du bain, et le bois.
3Le récipient de cuivre posé sur le foyer : c’est là que l’eau chauffe.
4La bouche — l’ouverture en arc, au ras du sol, par où la flamme passe sous le dallage.
5La chebka — les piliers de brique ; les canaux sont les vides entre l’un et l’autre.
6La borma — la vasque adossée au mur du foyer, celle où l’on puise, et les bassines de cuivre.
7Ad-dākhilī — la salle du fond, la plus chaude parce que la plus proche du feu, et la plus ornée.
8Al-wasṭī — la salle du milieu.
9Al-barrānī — la première salle ; le sol n’y est plus chauffé.
10La cheminée, au bout du parcours.
11Le réservoir d’eau froide.
Maquette d’après un hammam de médina. Illustration, non un plan : la maison n’existe pas encore.
Ce que la maison y brûlera
Un hammam de médina consomme du bois, et il en consomme beaucoup : les hammams comptent parmi les premiers consommateurs de bois du pays. C’est la question la plus sérieuse qu’un tel bâtiment soulève aujourd’hui, et notre parti est arrêté : le foyer ne sera pas alimenté par du bois acheté, mais par le rebut des ateliers.
Les menuisiers de la médina mettent chaque jour au rebut de la sciure, des copeaux, des chutes de cèdre et des bouts de madrier ; nos propres ateliers — le bois, la sellerie, la forge — en produiront à leur tour. S’y ajoutent les grignons et les noyaux d’olive que laissent les pressoirs. Le hammam occupe ainsi la dernière place d’une chaîne : il achève ce que les autres métiers ont laissé, et rend en échange l’eau chaude de la maison.
L’arrangement ne relève pas seulement de l’économie. Il lie la maison aux ateliers de la médina par un service réciproque : le menuisier se défait d’un encombrant, le hammam reçoit son combustible. C’est une dépendance que nous cherchons, et non une que nous subissons.

La chaleur qui demeure
ÉTUDE DE FAISABILITÉ TECHNIQUE
Au sortir de la chebka, les gaz conservent encore une part de leur chaleur. Nous étudions la possibilité de les conduire, avant la cheminée, dans l’épaisseur du mur qui porte la galerie de l’étage, où l’on dort : le même foyer chaufferait alors les dortoirs. Le principe n’a rien de nouveau — c’est celui du hammam lui-même, une masse maçonnée que l’on charge lentement et qui restitue longtemps.
La chose n’est pas arrêtée. Elle suppose un tirage suffisant, une section de conduit calculée, et la certitude qu’aucune fumée ne parvienne là où l’on dort ; elle demande donc l’avis d’un homme de l’art avant toute autre décision. Nous la mentionnons ici parce qu’elle engagerait une part du plan, et qu’un choix de cette nature se prend au commencement ou ne se prend plus.
Cette machine décide du plan avant tout le reste. Le combustible entre par la ruelle et ne traverse jamais la maison ; la cendre sort par la même porte ; la cheminée demande sa hauteur et son tirage ; la salle du fond doit s’adosser au foyer, et la chebka réclame sous elle un vide que l’on ne déplace plus une fois le sol posé. Où passe la cheminée, par où entre le combustible, par où sort la cendre, qui entretient le feu, et avec quoi : ce sont les cinq questions qu’un hammam pose à celui qui le construit, et elles se posent avant le zellige.
Un parcours, non une pièce unique
Le hammam traditionnel est une suite de pièces de température croissante, puis décroissante, et jamais une salle unique. À Fès, ces pièces portent le nom de leur position et non celui de leur chaleur.
Ce sont les noms qu’emploient les baigneurs de Fès, et ce sont eux que la maison emploie. La suite des trois salles — barrani, wasti, dakhli — se lit du dehors vers le dedans plutôt que du froid vers le chaud : la température se dit en distance, et la salle la plus chaude est simplement la plus intérieure, celle qui touche le foyer.
La filiation avec les thermes romains est réelle et ne se cache pas, puisque c’est du praefurnium et de l’hypocaustum que vient le procédé de chauffe, et les bains d’al-Andalus puis du Maghreb l’ont conservé sans le modifier. Mais l’héritage se lit dans la construction, non dans les noms : sur place, personne n’a jamais appelé une salle frigidarium.
Le bain n’a jamais quitté la ville arabe
Le hammam n’est pas né dans le monde islamique, qui n’a fait qu’en hériter. Ses racines plongent dans les thermes romains et byzantins, que le monde musulman naissant adopte et transforme dès le VIIIᵉ siècle. Mais il y prend aussitôt une nécessité qu’il n’avait pas : la loi impose au croyant l’ablution majeure, et une ville qui veut que l’on prie doit d’abord permettre que l’on se lave. Le bain cesse alors d’être un agrément pour devenir un service public, au même titre que la fontaine.
De Bagdad à Cordoue, il accompagne partout la mosquée. Les géographes en recensent le nombre comme on compte la richesse d’une ville ; les médecins en discutent les effets ; les juristes en règlent l’usage. Il traverse les siècles et les dynasties sans changer de principe, et il est encore, dans la médina de Fès d’aujourd’hui, un lieu où l’on va chaque semaine.
Sa place sociale est aussi ferme que sa place religieuse. On s’y rend avant le vendredi, avant un mariage, après une naissance ; on y mène les enfants ; on y apprend, sans qu’on l’enseigne, la retenue devant le corps d’autrui. Il n’existe pas dans la ville ancienne d’autre lieu où l’on se tienne aussi longtemps sans rien y faire d’utile.
مُتَفَرِّجُ الأَبْوابِ عَن صَحْنٍ ثَوى فيهِ الصَّباحُ وَشَرَّدَ الأَظلامُ
« Ses portes s’ouvrent largement sur une cour où le matin s’est établi et d’où l’ombre a été mise en déroute. »
— Ibn Darrāj al-Qasṭallī, poète andalou (Xᵉ–XIᵉ s.), Waṣf al-ḥammām
Un lieu que le droit encadre
Le bain public n’entre pas sans discussion dans la vie musulmane, mais y entre encadré. Les juristes en fixent très tôt les conditions — couverture de la ʿawra, séparation stricte des sexes, garde du regard — et al-Ghazālī consacre aux ādāb al-ḥammām, les convenances du bain, un développement de son Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn. En al-Andalus, le traité de ḥisba d’Ibn ʿAbdūn, rédigé à Séville au XIIᵉ siècle, va jusqu’à régler qui peut y travailler, et sous quelles conditions de décence.
Le hammam est ainsi l’un des rares lieux de la ville dont l’usage soit, dès l’origine, écrit. C’est cette tradition-là, et non un règlement intérieur d’aujourd’hui, que la maison applique.

Ce que le Maroc, et Fès, en ont fait
Le quartier de Fès se définit traditionnellement par cinq institutions : la mosquée, la fontaine, le four à pain, le hammam et l’école coranique. Un derb qui les possède toutes se suffit ; il n’est pas besoin d’en sortir pour vivre une semaine. Le hammam n’y est donc pas un équipement ajouté, puisqu’il fait partie de ce qui définit un quartier, et son absence se remarque comme se remarquerait celle du four.
Il en partage d’ailleurs la logique. Le four à pain et le bain sont les deux feux permanents de la médina, souvent voisins, alimentés par les mêmes rebuts ; l’un cuit, l’autre chauffe, et tous deux vivent de ce que la ville met de côté.
L’eau décide du reste. Fès distribue celle de son oued par un réseau de canaux couverts qui dessert les fontaines, les mosquées et les bains : l’emplacement d’un hammam se détermine autant par l’arrivée de l’eau que par la ruelle du combustible. Beaucoup de ces bains appartiennent au ḥubus d’une mosquée, ce qui les soustrait au commerce et les préserve dans la durée — c’est le cas du Hammam al-Mokhfiya, daté du milieu du XIVᵉ siècle, sous le règne du sultan mérinide Abū ʿInān, orné de stuc sculpté et de zellige, et rattaché au ḥubus de la mosquée Qarawiyyīn, à quelques pas de ce que sera un jour le Riad.
Reste ce qui distingue le bain marocain de son cousin ottoman, et qui tient en deux absences. Il n’y a pas de bassin où l’on s’immerge, et il n’y a pas de pierre chauffée au centre de la salle chaude. On s’y lave assis, à même le sol de marbre ou de zellige, en puisant l’eau à la bassine dans la vasque commune. Le corps n’est pas plongé ; il est lavé.
Pourquoi le Riad en a un
Parce que les cinq prières règlent la journée, et que la purification les précède. Une maison qui prie cinq fois doit d’abord permettre qu’on s’y lave, et le hammam est la réponse que cette ville a donnée à cette obligation depuis mille ans.
Parce qu’on y travaille de ses mains. Le plâtre, le cuir, la forge et la terre laissent sur le corps ce qu’une douche ne reprend pas ; la chaleur lente et le gant y répondent mieux. Dans une maison de métiers, le bain est la fin ordinaire de la journée d’atelier, et non un supplément de confort.
Parce qu’on y apprend une tenue. C’est le seul lieu de la maison où la règle sur le corps — la ʿawra couverte, le regard retenu — cesse d’être un article du règlement pour devenir une habitude. On ne l’enseigne pas ; on l’acquiert en voyant les autres l’observer.
Et parce qu’il attache la maison à la médina. Le combustible vient des ateliers du quartier ; le feu, lui, demande un homme qui l’entretienne — et deux hommes ne sont pas de trop.
Le premier est de la maison. Il se nomme al-qayyim al-ḥammām — قيّم الحمّام — et sa charge est l’une des six qui font vivre le Riad : il répond de l’eau chaude, de la chaleur, du linge et des heures du bain. Comme toute charge, elle se porte — sa couleur est la cendre, son objet le seau de cuivre — et, comme toute charge, elle ne se paie pas, un résident n’étant pas un employé. Au bain, il ne porte que la fūṭa, comme tous.

LE BAIN
Deux gestes, et rien de plus
Le savon noir — sabun beldi. Une pâte sombre à l’huile d’olive, que l’on étend sur la peau chaude et humide et que l’on laisse reposer. Il ne mousse pas et ne nettoie pas à proprement parler, mais ramollit en profondeur ce que le gant viendra ensuite retirer.
Le gant kessa. Tissé, volontairement rugueux, il enlève par mouvements fermes et mesurés ce que le savon a détaché. Il s’agit d’un geste de patience et non de violence contre la peau, le même que celui du potier ou du tanneur, appliqué au corps plutôt qu’à la matière.
Puis l’eau, et rien d’autre. Pas d’huiles, pas de vapeurs parfumées, pas de soins : ces deux gestes ne visent pas l’agrément, ils visent la propreté rituelle. Le corps retrouve la pureté rituelle pour la prière, et c’est là toute l’affaire.

LE SERVICE
Le tayeb
Celui qui, dans le hammam maghrébin, aide au gommage avec le gant se nomme le tayeb. Il s’agit d’un savoir transmis à l’intérieur du bain même, par la répétition, et non d’un métier de station thermale appris à l’école.
Dans cette maison, il n’y a pas de tayeb — il y a des compagnons. On frotte le dos de celui qui a frotté le vôtre ; on dénoue les épaules d’un homme qui a passé la journée courbé sur son établi. Le geste s’apprend en une fois, et il se rend au suivant. Si quelques-uns y deviennent plus adroits que les autres, la maison n’en fait pas une fonction pour autant, et se contente d’en profiter.
Personne n’est payé pour cela et personne n’en a la charge. Il arrive que le service soit rendu à un hôte, mais rarement, et seulement à celui que la maison a choisi. Une main que l’on paie est une main dont on se sert ; une main que l’on ne paie pas est une main que l’on remercie. C’est tout l’écart entre un établissement de bains et une maison où l’on vit ensemble.
Le hammam est, de toute la maison, l’ouvrage qui doit fonctionner avant d’être beau. On saura qu’il est réussi le jour où l’on n’en parlera plus : quand le feu sera entretenu sans qu’on y pense, l’eau chaude à sa place, et le sol encore tiède à l’heure où l’on rentre de l’atelier.
Les mots de cette page sont dans le glossaire commun ; les œuvres citées dans les sources ; la maison sœur est Al-Funduq aṣ-Ṣiqillī.

